Un débat mal cadré : pourquoi la comparaison entre vinyle et CD n'a pas lieu d'être

La « chaleur » du vinyle n’a rien de magique — tout est dans le mastering. Cette analyse démonte le débat sur les formats, en montrant que ce sont les choix de mastering, et non le type de support, qui façonnent le son.

Par

|

Un débat mal cadré : pourquoi la comparaison entre vinyle et CD n'a pas lieu d'être

La « chaleur » du vinyle n’a rien de magique — tout est dans le mastering. Cette analyse démonte le débat sur les formats, en montrant que ce sont les choix de mastering, et non le type de support, qui façonnent le son.

Par

|


La discussion commence toujours de la même façon : quelqu’un affirme que le vinyle sonne mieux, pendant qu’un autre, armé d’une compréhension de l’audio numérique niveau Wikipedia, réplique que les CD sont plus fidèles. Les voix montent, on pointe du doigt des formes d’onde, et tôt ou tard, quelqu’un prononce le mot « chaleur », ce qui fait aussitôt basculer la conversation en querelle de clans.

Voici le secret inavoué du débat vinyle contre CD : la plupart des gens ne comparent pas les formats, mais les masters — différentes versions d’un même enregistrement, façonnées par des choix parfois radicalement opposés en matière de volume, de compression, d’égalisation et de dynamique. Résultat : la majorité de ces disputes sur les formats sont aussi pertinentes que de comparer un Big Mac à une côte de bœuf pour conclure que l’un prouve que le bœuf est une viande médiocre.

Le vinyle se vend à prix fort, le CD en toute discrétion

Aux alentours de 2020, un phénomène étrange s’est produit. Le vinyle — ce format soi-disant dépassé qu’on retrouvait autrefois dans les caisses de vide-greniers et les bacs à achats impulsifs d’Urban Outfitters — a dépassé le CD en chiffre d’affaires. Pas en nombre d’unités, mais en revenus totaux. Pourquoi ? Parce que le vinyle est vendu comme un objet de collection haut de gamme : entre 25 et 40 $US pour un disque, c’est devenu la norme, grâce à des packagings élaborés, des pressages colorés et une campagne de nostalgie parfaitement huilée. Les CD, eux, se vendent souvent pour une fraction de ce prix — quand ils trouvent preneur.

Le streaming écrase les deux. Spotify, Apple Music et YouTube concentrent aujourd’hui l’immense majorité de l’écoute. Les supports physiques ne servent plus à accéder à la musique, mais à affirmer une identité. Le vinyle est performatif, le CD est fonctionnel. L’acheteur de vinyle cherche un objet à exposer et à chérir, tandis que celui qui achète un CD veut le plus souvent une source fidèle à ripper. Les maisons de disques s’adaptent : les nouvelles sorties vinyles sont souvent accompagnées de jaquettes épaisses, d’encarts et d’illustrations sur mesure, alors que le CD se contente aujourd’hui de pochettes éco-minimalistes. Ces motivations différentes influencent aussi la manière dont la musique est masterisée.

Les CD sont techniquement supérieurs, ce point n'est pas à débattre

La norme Red Book du CD définit l’audio en PCM 16 bits à 44,1 kHz. Cela permet :

  • Une plage dynamique théorique d’environ 96 dB — suffisante pour préserver le contraste entre les passages calmes et forts, sans souffle ni distorsion.
  • Une réponse en fréquence plate de 20 Hz à 20 kHz. Les fréquences supérieures à 20 kHz sont filtrées lors du mastering, conformément au théorème de Nyquist-Shannon. Elles dépassent le seuil de l’audition humaine et ne sont de toute façon pas reproduites par la plupart des systèmes audio.
  • Une séparation des canaux supérieure à 90 dB, garantissant une image stéréo précise et stable.
  • Aucune usure mécanique à la lecture. Un CD peut être lu ou extrait (rippé) des milliers de fois sans se détériorer.
  • Une lecture parfaite, identique bit pour bit, à chaque utilisation.

Le vinyle, aussi romantique soit-il, implique des compromis. Sa plage dynamique utile est limitée par le bruit de surface et la géométrie du sillon. Les pressages de haute qualité atteignent environ 65 à 70 dB au début d’une face, tombant à 55 dB près de l’étiquette à cause du resserrement des sillons. Même les disques les plus silencieux affichent un bruit de fond autour de –60 dB. La séparation des canaux atteint environ 30 dB à 1 kHz, mais décline aux autres fréquences. Les basses en dessous de 20 Hz sont atténuées et regroupées en mono. Leur niveau est réduit d’environ 20 dB pour éviter que la pointe de lecture ne saute hors du sillon. Les aigus peuvent dépasser les 20 kHz, mais une variation de ±5 dB est fréquente, et la conception de la cellule comme du stylet impose d’autres limitations. Chaque lecture use un peu les sillons, augmente le bruit de fond et introduit des imperfections comme des crépitements ou des clics.

Ce ne sont pas des opinions, mais des réalités techniques. Les systèmes numériques permettent d’atteindre des plages dynamiques de 96 dB en 16 bits, 120 dB en 20 bits, et environ 144 dB en 24 bits. Un CD offre une plage dynamique supérieure d’environ 26 dB à celle du vinyle, ainsi qu’une séparation stéréo de 40 à 50 dB plus performante. Cela ne rend pas le vinyle inécoutable, mais cela établit clairement quel format est, objectivement, le plus précis.

Pourquoi le vinyle semble-t-il souvent «meilleur » ?

Parce qu’il est masterisé différemment. C’est aussi simple que ça.

Les CD et les plateformes numériques peuvent parfaitement gérer des fichiers audio fortement compressés et limités en crête. Le vinyle, non. Les têtes de gravure qui sculptent les laques sont pilotées par des amplis puissants, mais elles peuvent être endommagées par des transitoires trop violentes ou des formes d’onde écrêtées. Si on pousse trop loin, on risque de griller la tête de gravure… ou de produire un sillon que le stylet ne pourra tout simplement pas suivre.

Vues agrandies montrant la structure physique des sillons d’un disque vinyle, jusqu’aux débris microscopiques.

Le mastering vinyle prend en compte ces contraintes. Les ingénieurs suppriment les fréquences subsoniques en dessous de 20 Hz pour limiter les grondements. Les fréquences ultrasoniques, au-delà du seuil de l’audition humaine, sont atténuées. Les sifflantes susceptibles d’endommager la laque sont adoucies. Le niveau d’enregistrement est réduit, et les basses sont recentrées pour assurer une modulation stable du sillon. Résultat : un disque souvent plus silencieux, plus dynamique et plus aéré à l’écoute.

Les masters numériques — surtout ceux issus de l’ère de la guerre du volume — utilisent fréquemment une compression et une limitation agressives pour accroître la sensation de puissance. Ces techniques réduisent la plage dynamique et peuvent provoquer de l’écrêtage. Le vinyle échappe à beaucoup de ces problèmes par nécessité technique. C’est pourquoi les auditeurs le décrivent souvent comme « plus chaud » ou « plus naturel » : ils entendent un master différent, pas une magie propre au format.

Mais tous les vinyles ne sonnent pas bien. Certains pressages récents sont réalisés à partir des mêmes fichiers numériques surcompressés que ceux destinés au streaming ou aux CD. S’il n’existe pas de master spécifique pour le vinyle, il ne faut pas s’attendre à des miracles.

Quelques pièges techniques

Quantification et gigue

L’audio numérique convertit les ondes sonores continues en échantillons discrets. Pour les CD, chaque échantillon peut prendre l’une des 65 536 valeurs d’amplitude possibles. L’erreur de quantification est minime, et le tramage (dithering) déplace le bruit vers des bandes inaudibles. La gigue — de minuscules écarts de synchronisation lors de la conversion numérique-analogique — peut avoir un impact sur le son, mais les convertisseurs modernes utilisent un reclockage interne qui la maintient en dessous du seuil de perception. Les premiers appareils grand public y étaient plus sensibles, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Limites de fréquence

Les CD éliminent les fréquences supérieures à 20 kHz pour éviter le repliement spectral. Les masters vinyle éliminent souvent les fréquences inférieures à 20 Hz pour atténuer les grondements subsoniques. Ces omissions sont inaudibles pour la majorité des auditeurs. Certains audiophiles affirment que le vinyle peut transmettre des contenus ultrasoniques au-delà de 50 kHz, mais peu de systèmes de lecture les reproduisent fidèlement, et l’usure des sillons les atténue rapidement.

Bruit et distorsion

Les CD affichent un plancher de bruit inférieur à –90 dB. En audio 24 bits, il descend sous les –120 dB. Le vinyle plafonne autour de –60 dB — et cela sans tenir compte des clics, des bruits parasites et du pré-écho. Il introduit également des niveaux plus élevés de distorsion harmonique et d’intermodulation. Certains auditeurs apprécient cette coloration, mais cela reste, techniquement, une distorsion.

Séparation des canaux

Dans les formats numériques, les canaux gauche et droit restent entièrement séparés jusqu’à l’amplification. La diaphonie y est négligeable. Le vinyle stocke les informations stéréo dans un seul sillon, selon des angles de 45°. La séparation des canaux atteint environ –30 dB à 1 kHz, puis diminue aux fréquences plus hautes comme plus basses. Les basses sont regroupées en mono. Le vinyle peut produire une image centrale solide, mais manque de précision dans le placement latéral.

L’exemple canonique : Death Magnetic de Metallica

Sorti en 2008, Death Magnetic est tristement célèbre dans les cercles du mastering. Les versions CD et numériques ont été compressées et limitées à l’extrême. Les valeurs DR — une estimation de la plage dynamique — sont descendues jusqu’à DR3. Les formes d’onde ressemblaient à des blocs compacts, et l’écrêtage était omniprésent.

La version vinyle utilisait un master différent, avec des valeurs DR autour de DR11. Elle offrait de l’espace, de la clarté et de l’impact. Elle ne provoquait pas de fatigue après deux morceaux. Mieux encore : l’édition Guitar Hero de l’album proposait un autre master, plus propre. Les fans l’ont extraite, partagée, et se sont largement accordés à dire que c’était la version au meilleur son. Même enregistrement. Même mixage. Trois masters différents. Trois expériences d’écoute distinctes. Ce n’est pas le format qui a changé le son, c’est le mastering.

En haut : mastering original. En bas : remasterisation avec une plus grande dynamique.

D'autres exemples pour illustrer le propos

  • Red Hot Chili Peppers – Californication (1999) : Le CD original est notoirement surcompressé. Les premières éditions vinyle sont moins agressives. Les remasters CD ultérieurs ont encore empiré les choses.
  • Oasis – (What’s the Story) Morning Glory? (1995) : Toujours bruyant, mais les éditions CD ultérieures ont poussé le niveau encore plus loin. Les premiers vinyles britanniques s’en sortent mieux.
  • Bruce Springsteen – Born to Run (1975) : Masterisé à l’origine en tenant compte des limites de l’analogique. Les premiers CD ont conservé cet équilibre. Les remasters plus récents, non.
  • Pink Floyd – The Dark Side of the Moon : Disponible dans d’innombrables versions. Aucun vainqueur évident. C’est le mastering qui fait toute la différence.
  • Dire Straits – Brothers in Arms (1985) : Le CD original est salué pour la propreté de son mastering numérique. Certaines rééditions — y compris vinyles — altèrent cette qualité.
  • Michael Jackson – Thriller : Chaque version sonne un peu différemment. Ce n’est pas une question de format, mais d’édition.

Scénarios d'écoute dans le monde réel

Les gens n’écoutent pas dans des laboratoires stériles. Ils utilisent des écouteurs, des autoradios, des enceintes Bluetooth ou de vieilles platines. Chaque environnement a ses propres particularités. Il y a aussi la nostalgie, l’humeur, et l’effet placebo — des facteurs qui influencent notre perception bien plus qu’on ne l’admet.

Le vinyle favorise aussi une écoute active. On s’assoit. On retourne la face. On reste concentré. Les CD et le streaming rendent l’écoute plus passive. On passe en mode aléatoire. On zappe. On décroche. Les morceaux forts et compressés attirent l’attention en écoute passive, tandis que les titres plus calmes et dynamiques récompensent l’écoute attentive.

Streaming : Le chaos dans une interface soignée

Les services de streaming compliquent tout. Spotify et Apple Music appliquent une normalisation du volume, qui réduit le niveau des pistes trop compressées. Ils peuvent proposer des masters différents selon la région, la date de sortie ou même le type d’appareil utilisé. Deux utilisateurs, sur la même plateforme, écoutant le même album… rien ne garantit qu’ils entendent le même fichier. Et pourtant, « le vinyle sonne mieux » reste la formule toute faite.

La renaissance du CD

Alors que le vinyle fait l'objet d'une attention constante de la part des médias, les CD reviennent discrètement sur le devant de la scène parmi les personnes qui s'intéressent au son. Pourquoi ?

  • De nombreux premiers pressages de CD sont antérieurs à la guerre du volume.
  • Les CD peuvent être extraits en fichiers sans perte, identiques bit pour bit.
  • Les CD originaux contiennent souvent les versions les plus dynamiques et les moins traitées des albums classiques.

Les communautés audiophiles sont obsédées par les numéros de catalogue et les pressages selon le pays d’origine. Leur loyauté ne va ni au CD ni au vinyle. Ce qu’ils cherchent, c’est le meilleur master.

Conclusion : le mastering l’emporte sur le format, à chaque fois

Le vinyle n’est pas meilleur. Le CD non plus. Ce qui compte, c’est le master.

Si le vinyle sonne mieux, c’est sans doute qu’il a échappé à un mauvais master numérique. Si le CD paraît stérile, c’est peut-être qu’il en a hérité un. Si le streaming semble incohérent, c’est parce qu’il l’est.

Alors si vous vous souciez vraiment de qualité sonore, cessez de débattre des formats. Commencez à vous intéresser au mastering. Tant qu’on n’aura pas déplacé la conversation de « analogique vs numérique » vers « quel master entendons-nous ? », on ne parlera pas vraiment de fidélité. On ne fera que comparer des emballages différents.

2026


Pour voter plusieurs fois, soumettez votre vote, puis cliquez sur « Retournez au sondage ».
Cliquez ici pour consulter les sondages précédents et ajouter votre vote !

Chers lecteurs,

Comme vous le savez peut-être, PMA est un magazine indépendant de musique et d'audio grand public qui s'enorgueillit de faire les choses différemment. Depuis trois ans, nous nous efforçons de vous offrir une expérience de lecture authentique. Nous évitons les influences commerciales et veillons à ce que nos articles soient authentiques, non filtrés et fidèles à nos valeurs.

Cependant, l'indépendance ne va pas sans difficultés. Pour poursuivre notre aventure de journalisme honnête et maintenir la qualité du contenu que vous aimez, nous nous tournons vers vous, notre communauté, pour obtenir votre soutien. Vos contributions, aussi modestes soient-elles, nous aideront à poursuivre nos activités et à continuer à fournir le contenu que vous appréciez et auquel vous faites confiance. C'est votre soutien qui nous permet de rester indépendants et de garder nos oreilles sur le terrain, en écoutant et en partageant des histoires qui comptent, sans pression extérieure ni parti pris.

Merci beaucoup de participé à ce voyage.

L'équipe PMA

Si vous souhaitez faire un don, vous pouvez le faire ici.

Chercher un Sujet

pour recevoir un récapitulatif mensuel de nos meilleurs articles

ABONNEZ-VOUS À NOTRE INFOLETTRE

Le champ Email est obligatoire pour s'inscrire.