
Le 28 novembre 1925, un homme nommé Uncle Jimmy Thompson s’assit avec son violon dans un modeste studio de radio à Nashville, au Tennessee, et ouvrit sans le savoir la porte à ce qui allait devenir une véritable institution américaine. L’émission s’appelait le WSM Barn Dance, et personne — ni Thompson, ni l’annonceur George D. Hay, ni les patrons de la compagnie d’assurances qui possédait la station — n’imaginait qu’ils étaient en train de poser la première pierre de ce qui deviendrait le Grand Ole Opry. C’était un samedi soir. L’émission était diffusée en direct. Et cela a tout changé.
Avant que l’oncle Jimmy ne fasse glisser son archet sur les cordes, les ondes de WSM étaient remplies de musique classique — un programme décrit, avec la retenue caractéristique de l’époque, comme une « heure d’appréciation musicale ». Flûtes et concertos dominaient, dans le but d’élever l’humeur culturelle du Sud des États-Unis. Mais lorsque Hay présenta ensuite Thompson en annonçant, avec un clin d’œil perceptible malgré les grésillements, que le prochain segment serait un peu plus… terre à terre, un véritable bouleversement s’est produit.
George D. Hay, premier animateur à temps plein de WSM et fervent défenseur de la musique old-time, venait tout juste de s’installer à Nashville après un passage au WLS de Chicago, où il avait contribué au lancement du National Barn Dance. Cette émission avait déjà prouvé qu’il existait un public pour les divertissements d’inspiration rurale, et Hay — bien décidé à reproduire ce succès — apporta sa vision à WSM, propriété de la National Life and Accident Insurance Company. Car rien ne crie plus fort « synergie d’entreprise » que de sponsoriser un homme en salopette jouant de la cuillère.
L’oncle Jimmy Thompson, âgé de 77 à 82 ans selon l’acte de naissance auquel on choisit de se fier (aucun n’étant vraiment fiable), joua pendant plus d’une heure ce soir-là. Vétéran des concours de violon locaux et véritable relique vivante déjà à l’époque, il incarnait un lien direct avec les traditions folkloriques d’avant la radio et les enregistrements. Selon les souvenirs ultérieurs de Hay, Thompson interpréta plus de 20 morceaux, but un peu de moonshine et insista pour jouer bien au-delà du temps prévu. C’était brut, improvisé — et absolument captivant.

Ce qui suivit devint un phénomène quasi hebdomadaire. Hay alla chercher des artistes venus du Tennessee et d’ailleurs : groupes de cordes, quatuors vocaux, formations de gospel, joueurs de banjo, souffleurs d’harmonica, et même, à l’occasion, des numéros insolites (comme ce type qui jouait du klaxon de bicyclette). Ce n’étaient pas des vedettes. Ils n’étaient pas lisses. Mais ils étaient authentiques — et cela comptait davantage. L’émission donna une voix à l’Amérique rurale, une population souvent caricaturée ou tout simplement ignorée par les médias traditionnels.
Bien que l’émission ait conservé le nom WSM Barn Dance pendant ses deux premières années, son identité prit forme le 10 décembre 1927. Ce soir-là, après un programme de musique classique, Hay effectua un virage plein de malice : « Depuis une heure, nous écoutons principalement de la musique issue du Grand Opera, mais désormais, nous vous présentons le Grand Ole Opry. » La juxtaposition était intentionnelle — moquer les prétentions de la haute culture tout en valorisant les traditions rustiques et artisanales du Sud. Le nom resta, en partie pour rire, mais surtout parce qu’il saisissait parfaitement ce que l’émission était devenue : un lieu où la grandiloquence rencontrait l’esprit du perron.
L’impact fut sismique. Grâce au signal clair de 50 000 watts de WSM, qui atteignait les foyers du Midwest, du Sud et même du Canada, l’Opry devint un rituel du samedi soir. Les familles se rassemblaient autour de la radio comme à l’église. Pour les musiciens, être invité à jouer à l’Opry équivalait à une canonisation. Ces apparitions lançaient des carrières — Roy Acuff, Minnie Pearl, Bill Monroe, Patsy Cline, Hank Williams, Loretta Lynn, Johnny Cash. Si la musique country avait un Vatican, la scène du Grand Ole Opry en serait l’autel.
Mais l’Opry, ce n’était pas que de la musique. C’était une fabrique de mythes en direct, une version scénarisée de l’identité américaine bâtie sur des airs de violon et des plaisanteries champêtres. Il a préservé des formes musicales pré-commerciales — old-time, bluegrass, gospel — tout en contribuant à façonner la country dans sa version commerciale. C’était un repère dans un monde en pleine modernisation, un anachronisme assumé, enveloppé de parasites radio et d’humour rural.

La longévité de l’Opry tient autant à l’obstination qu’à la révérence. Il a traversé les révolutions technologiques — la radio, la télévision, puis Internet — sans jamais renier son format de base : des spectacles hebdomadaires, en direct, devant un public. Il a changé de lieu — du Ryman Auditorium au Grand Ole Opry House — mais jamais d’âme. Même en 2025, à l’approche de son centenaire, l’Opry demeure à la fois capsule temporelle et organisme vivant. Il évolue, certes, mais garde toujours une botte poussiéreuse solidement ancrée en 1925.
Et puis, trente ans plus tard, il y a eu Elvis Presley.
Le 2 octobre 1954, un jeune Elvis monta sur la scène du Grand Ole Opry. Ce fut une apparition brève — et restée célèbre pour sa tiédeur. Il interpréta une seule chanson, « Blue Moon of Kentucky », dans un style rockabilly qui laissa le public de l’Opry mitigé… et les responsables en coulisses encore plus réfrigérés. La légende veut que quelqu’un lui ait lancé, en sortant, qu’il ferait mieux de retourner conduire des camions. Que la phrase ait réellement été prononcée ou non (les historiens en débattent encore), le message était limpide : l’Opry, malgré son ouverture mythique à la culture folklorique, n’était pas prêt pour ce qu’Elvis incarnait.
Cette apparition unique constitue une inflexion fascinante dans l’histoire de l’Opry. Il a dessiné les frontières de la musique country autant par ce qu’il a accueilli que par ce qu’il a repoussé. Mais l’écho du bref passage d’Elvis persiste, comme la contre-réaction d’un ampli trop fort. Lui a changé le monde. L’Opry est resté enraciné. Tous deux, chacun à leur manière, ont défini la musique américaine.

En effet, le 28 novembre 1925 marque bien plus que le lancement d’une émission de radio. C’est la naissance d’un véritable léviathan culturel. Un accident devenu pilier. Le moment où l’Amérique a allumé sa radio et, au lieu d’entendre les accents soignés d’un orchestre européen, a entendu l’oncle Jimmy et son violon racler quelque chose de bien plus durable : elle-même.






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